1er avril - 15 mai 2010 : ROUX LEMUT ''10 boîtes de contemplation''

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Œuvre croisée du dessinateur Christian Roux et du designer Thomas Lemut, dix boîtes de contemplation vont nous permettre de nous confronter à un double mystère.

Le premier est celui du bloc d’acier brossé accroché au mur, qui, légèrement ouvert sur les côtés de trois branchies, offre sur sa partie frontale une étroite ouverture. Le second est celui de ce que, inévitablement, nous allons être tentés de chercher à découvrir en posant notre œil sur la fente et qui se trouve au fond de chacune des boites, à savoir un dessin. Thomas Lemut est coutumier de la mise en relation intime d’un objet et d’un dessin. Nombre de ses tables recèlent, en leur cœur, des boîtes minuscules où des reliques sont enchâssé, dessins ou papillons par exemple. Cette fois, pour accueillir les dessins de Christian Roux, il conçoit et réalise de véritables machines de capture du regard.

Plus encore que le regard, ces boîtes vont contraindre chaque spectateur à opérer pour lui-même une sorte de « métanoïa comportementale ». Résultat, tout le corps devient œil, l’espace environnant est immédiatement oublié et cet œil est lancé vers le fond de la boîte. Et là, dans l’isolement radical provoqué par notre curiosité originelle, celle de voir ce qui se passe dans la nuit primitive, la nuit d’avant la naissance, la nuit d’avant le temps individuel, l’œil, petite caméra nécessairement mobile, va découvrir un dessin. Chaque dessin est issu d’une série réalisée par Christian Roux lors d’une période de doute, sur les pages d’un cahier Moleskine. L’image de l’infirmière en témoigne. Mais l’essentiel de ces dessins, ce sont des vues d’une ville, une sorte de port improbable, qui est chaque fois et tout à fait le même et tout à fait un autre. Dessins réalisés hors de toute préméditation, ces paysages urbains improbables ont tout de dessins d’art brut, l’insécable tangage des murs, l’irrépressible ambiguïté des thèmes, cheminées, bateaux, ponts, et la répétition de motifs abstraits, simple gestes répétés et variés parfois à peine et qui finissent par former figure. Au cœur de ce chaos vivant en lieu et place de la grande colonne vertébrale qui soutient souvent les dessins d’art brut, il y a ici une traînée blanche, rue, route ou rivière. C’est elle qui permet à cette prolifération insensée de tenir dans l’espace de la feuille.

Respiration plastique majeure, elle libère l’œil de la prégnance qui se dégage de l’enchevêtrement obsessionnel des éléments et nous renvoie à l’idée de notre faille intime, celle qui, en nous, partage en deux notre cerveau. En effet, c’est parce qu’ils sont pris dans ces boîtes magiques réalisées avec un soin d’orfèvre que ces dessins de paysages urbains improbables nous font éprouver et vivre une expérience unique. Aspirés par la nuit de ces ventres de baleines minuscules, tels des Jonas en partance pour l’oubli, nous voyons resurgir « en nous » la forme vraie des images du monde qui comme nous affectons de ne pas le savoir, sont fabriquées dans la boîte qu’est notre tête. Ainsi, ce que nous voyons ce sont non des dessins, mais bien, arrachées à la nuit du crâne, de pures images mentales qui seules peuvent nous dire comment, avant même de l’avoir vu, nous rêvons et imaginons le monde qui nous entoure.

​Jean Louis Poitevin (écrivain et critique d'art)


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The “contemplation boxes” were simultaneously created by the illustrator Christian Roux and the designer Thomas Lemut. They present us with a double mystery. On the one hand, they confront us with the mystery of a brushed steel block, hung on the wall, slightly opened on its sides by three gills and offering a thin aperture on its frontal side. On the other hand, they are dealing with the mystery of what we are inevitably seeking to discover by looking through the split to what is at the bottom of each boxes: a drawing.The drawings were not the object of any preliminary commission. Nevertheless, those improbable urban landscapes have a lot in common with the Art Brut: the unbreakable pitch of the walls, the overcoming ambiguity of the subject matter, the fireplaces, the boats, the bridges, the overwhelming occurrence of abstract motives. These are all slightly repeated and varied simple gestures that end up in the formation of a figure. In the heart of this living chaos, some white drag, some road, some street or some river, can be considered as the long backbone sustaining the Art Brut piece. This backbone enables this insane proliferation to be confined in the space of a paper’s sheet. A major aesthetic breath, this backbone allows the eye to escape from the obsessive presence of all these entangled elements. This same backbone shows us our secret break, the one that, inside our mind, divides our brain into two pieces.

Thomas Lemut is used to intimately associating an object with a drawing. Many of his tables hide minuscule boxes in their centre, where relics such as drawings or butterflies are embedded. This time, in order to provide Christian Roux’s drawings with a frame, Thomas Lemut imagined and created real machines that capture the eye. Besides just attracting the eye, those boxes force the spectator to operate a kind of “compartmental metanoÏa”. The results are the following: the whole body is reduced to a mere eye and the surrounding space is immediately forgotten. The eye focuses on the bottom of the boxes only.  Inside the box, in the radical seclusion caused by our original curiosity - the same curiosity that moves us and leads us to look at what is happening in the primitive night, the night before our existence, before the individual - the eye, as a small necessarily mobile camera, discovers a drawing. Each drawing is taken from a set drawn by Christian Roux during a period of disquietude, on the pages of a Moleskine notebook. The figure of a nurse depicted on one of the drawings illustrates this trouble. However, the bulk of these drawings is to be found in the urban landscapes they represent: they are kind of improbable harbours that are never quite the same, without being completely different either.

As a matter of fact, because these urban landscapes were taken into magic boxes that were very carefully made, just like silversmith, they make us feel and experience a very unique show. Just like Jonas attracted by oblivion, we are appealed by those little whales’ stomachs. We represent the real forms of the world’s images in our minds, the real forms of those images we pretend not to know and which, in fact, were made in that box that is our brain. Thus, what we are looking at are not just drawings: they are real mental images extracted from our minds. Those images want to tell us how, even before looking at it, we fancy and imagine our environment.

Jean Louis Poitevin ( Writer and art critic)