20 mai - 25 juin 2011 : Virginie ISBELL ''La vie vagabonde''



"Voici le journal visuel de mes itinérances sur un an, peint à l’huile sur des cartons 19 x 24 cm. Où que je sois, chaque jour je cherche un paysage, je peins sur le motif. Une façon de lier les jours entre eux, les espaces aussi, et de renouveler le regard.

Paris, Buenos Aires, Montevideo, Londres, Istanbul, New York… Il s’agit de trouver dans chaque lieu sa lumière, sa géométrie, ses couleurs. L’unité se fait par la palette, celle de la boîte à pouce, développée pour la peinture en plein air des Impressionnistes.
Au dos du carton sur lequel je peins, j’écris quelques mots. C’est l’occasion d’un autre voyage : chaque peinture est un moment d’interrogation, sur le temps de la peinture par exemple. Si une photo cherche à capter l’instant, je voudrais, moi, plutôt peindre une durée. La lumière et donc le paysage changent au fil des minutes qui s’écoulent devant le motif. Les changements s’accélèrent si je peins depuis un train ou un avion.

J’essaie de transcrire ces variations, de peindre plusieurs moments en un tableau. Le déroulé du temps. Ce moment passé devant le paysage est comparable à celui qu’exige un portrait. On s’approche du modèle à travers le temps, plutôt que de fixer une expression qui pourrait être fugitive, un sourire par exemple.

Aujourd’hui, face à l’immédiateté de tant d’images, le spectateur oublie que la peinture nécessite du temps, pour se faire, mais aussi pour la percevoir. Comme un livre demande du temps pour être lu, une musique pour se faire entendre.
Voilà ce que j’aimerais donner à voir : le temps de la peinture. Les heures passées à tisser l’image, le soleil, le vent, les nuages ce jour-là. La lumière, du début à la fin."


Virginie ISBELL



On the road.

Les oeuvres sont disposées sur la cheminée. Aussitôt attirée, je me souviens avoir quitté la table où nous dînons pour m’en approcher. Ces petits formats, peints sur des cartons, représentent des paysages. Dépouillés de présence humaine, ils respirent cependant la vie. La technique, sans remords, procure un sentiment de grand naturel. Pour chacun, le cadrage varie. Une liberté heureuse, mais non pas insouciante, habite la série.

Qui a peint ces cartons ? Une Parisienne, embusquée depuis un immeuble haussmannien, avec vue sur un square ? Une amoureuse de tango, en visite en Argentine ? Une terrienne, soignant ses chevaux, cultivant son jardin en Normandie ? Toutes ces personnes en une, Virginie Isbell. D’un ciel à l’autre, d’un matin clair à un après-midi d’orage, de toits d’ardoises à un clocher de village, de terrasses mordorées à des haies de feuillages, de la ville à la pampa, de l’hémisphère Nord à l’hémisphère Sud, cette série constitue son journal visuel. Il raconte « la vie vagabonde » d’une artiste qui peint ce qu’elle aime voir : du balcon de sa chambre, du hublot d’un avion, du haut d’une colline. L’ensemble compose son portrait, et si elle s’efface derrière son motif, Virgine Isbell y est mieux présente que jamais.

Des exemples. Près de Washington, aux Etats-Unis, Virginie Isbell a peint Glen Echo Park, un parc d’attractions. Les bâtiments aux lignes courbes, ludiques, sensuelles, invitent à l’innocence. Tel ce souvenir, remontant à l’enfance d’ une visite en famille, l’été 1965. Au dos du carton est noté « c’était avant le divorce de mes parents. On ne me parlait pas encore du Vietnam ». A Buenos Aires, en Argentine, elle a peint une vue aérienne s’étendant loin sur l’horizon. Le ciel emplit l’espace, posé sur l’architecture moderniste de la ville.Une impression de sérénité s’en dégage. Mais au second coup d’œil, nous n’en sommes plus si surs. Et si c’était l’avenir qui était en question?

C’est à son domicile, cet automne, que j’ai découvert cette série. Virginie Isbell était de retour d’Uruguay. Son cycle saisonnier est l’inverse de celui des hirondelles, et plus mouvementé encore. Le lendemain, elle partait pour la Normandie. Quelques jours plus tard, envol pour Marrakech. Les billets pour Washington à Noël étaient déjà pris. Depuis plusieurs années, sa vie est ainsi « vagabonde ». « La boîte à pouces », contenant les outils nécessaires à son art sous une forme transportable est alors devenue son alliée. Rien de prémédité. Seule la soif de voir et de donner à voir l’ont conduite dans cette voie. Instinctive, sa démarche l’inscrit dans une modernité proprement américaine. Car à sa façon, « la vie vagabonde » est un « road movie ». Jour après jour, Virgine Isbell focalise son attention, ses émotions, sur le paysage qui l’entoure. Parfois, l’environnement semble anodin. Le charme, ou même la beauté surgissent là où elle s’y attend le moins. Son carnet de route parfait sa connaissance du monde, et de ce que signifie l’acte de peindre. Au fond, peu importe ce qu’elle choisit de représenter, son sujet est toujours la peinture. Et sa palette a les couleurs « genuine » du rêve américain.

Violaine BINET -- journaliste et écrivain.